Lecture : Le Traité d'Herboristerie énergétique

Critique du livre : "Traité d’herboristerie énergétique" - Auteur : Matthew Wood | Compilation et traduction : Laure Rose

Critique du livre : "Traité d’herboristerie énergétique" - Auteur : Matthew Wood | Compilation et traduction : Laure Rose

Cet article est issu de plusieurs plumes : Véronique Vander Meiren, Chloé Darge et Nicolas Bariaux. On vous demande pardon d'avance pour l'effet "patchwork" que cela pourrait occasionner lors de la lecture.

Un peu de contexte

Le Traité d’Herboristerie énergétique (le « Traité » pour le reste de cet article) est un ouvrage qui a rencontré un petit succès de diffusion à sa sortie, en 2022, principalement grâce à l’apposition du nom de Christophe Bernard, spécialiste des plantes médicinales et célèbre vulgarisateur sur le sujet via son site « Althea Provence », qui en a rédigé la préface.

Autant vous le dire d’emblée : chez Folia officinalis, aucun de nous n’a apprécié ce livre (c'est un euphémisme). A vrai dire, nous avions le projet d’en rédiger une critique depuis sa sortie, soit depuis 2022, mais nous étions dépassés par l'immensité des explications à donner pour fournir un argumentaire cohérent et construit (loi de Brandolini pour celleux qui savent)... L'envie de s'arrêter sur chaque phrase était trop grande pour nos nerfs. 
C’est seulement maintenant, après avoir retrouvé ce livre offert par une amie de l'association, que nous trouvons l’énergie pour mettre les mots sur le malaise et le sentiment de danger ressenti à la lecture, en espérant être suffisamment clairs. On a essayé de trouver des points positifs pour nuancer notre propos, mais hormis quelques rares passages donnant une impression d'authenticité, et l'esthétique du livre plutôt agréable, on est ressortis de notre lecture assez bredouilles... Voici donc un billet complètement négatif sur le livre, navré·es.

Mais pourquoi donc parler de ce livre du coup, si c'est pour n'en dire que du mal ? Disons que l'occasion est surtout pédagogique, car la rhétorique présente dans le livre n'est pas exceptionnelle (uniquement par son intensité), et la présence de cet ouvrage dans nos rayons pourrait laisser l'impression que nous l'avons sélectionné pour sa qualité... Notre démarche est la même que pour le Livre perdu des plantes médicinales. Aussi, parce que l'objectif de notre association est également de montrer qu'il est possible de conjuguer utilisation des plantes médicinales et rigueur dans le raisonnement employé.

Résumé 4e couverture et sommaire


« Matthew Wood est un génie des plantes, il parle leur langage et tire de véritables enseignements de leurs conversations. Humble et curieux de tout, il est de ceux qui ont vécu une expérience exceptionnelle avec les plantes. Élevé chez les Amérindiens par des parents férus d'homéopathie, Matthew Wood a une expérience de terrain de près de quarante ans, reposant sur la considération des plantes et des usages traditionnels du monde entier. Tout ce qui est écrit ici a été vécu, vérifié, expérimenté et est à présent partagé afin que l'herboristerie n'ait plus aucun secret pour vous.
Dans cet ouvrage, l'auteur propose une approche sensible des plantes médicinales et de la santé : l'herboristerie énergétique. Il vous invite à renouer le dialogue avec 49 plantes thérapeutiques, à écouter leurs messages, et à ressentir leurs actions. Pour se rapprocher de l'essentiel et de la nature. »


Les protagonistes

Matthew Wood est un herboriste américain dont l’approche s’inscrit dans la tradition nord-américaine de l’herboristerie « énergétique », avec des références fréquentes aux courants éclectique et physiomédicaliste, ainsi qu’à des cadres symboliques empruntés à d’autres traditions médicales (amérindiennes, chinoises, indiennes, homéopathiques principalement) - on en parle plus bas dans le point "syncrétisme". Plutôt peu connu dans le milieu herboriste (sauf via Christophe Bernard), en raison de la barrière linguistique, sans doute, le Traité constitue le premier livre de cet auteur en francophonie.

Christophe Bernard, fondateur d’Althea Provence et rédacteur de la préface du Traité, a contribué à faire connaître ces courants éclectiques et physiomédicalistes dans l’espace francophone : il mentionne régulièrement avoir étudié et pratiqué aux Etats-Unis, suivi les enseignements de Matthew Wood (pas que), et reprend parfois ses idées dans ses contenus pédagogiques. Pour en savoir plus sur les courants cités et leur contexte d’émergence, on recommande d'ailleurs chaudement le podcast / article de Christophe Bernard sur le sujet : https://www.altheaprovence.com/histoire-des-plantes-episode-10-eclectiques-et-physiomedicalistes/

Ce n’est donc pas une surprise totale s’il a préfacé cet ouvrage, ce qui a eu un impact considérable sur la diffusion francophone de l’ouvrage grâce au réseau de formation, de recommandation et de légitimation construit autour d’Althea Provence et ses réseaux sociaux (la préface a été bénéficié d'un engagement en masse sur facebook). https://www.facebook.com/altheaprovence/posts/pfbid02i5zaWSw87D6eJNPDsrRg2nwvJAyQnG1XrKpmu7MH4Au9WMdSEgFkRjsDXKD2qE8Tl

La compilation et traduction française du livre est attribuée à Laure Rose, présentée dans des sources liées au livre comme traductrice et proche de l’entourage pédagogique de Christophe Bernard. Laure Rose se décrit également, outre son métier de traductrice, comme « énergéticienne ». Ou vice versa. La composition de ce traité est assumée comme étant : « […] une compilation d’extraits de trois ouvrages de Matthew Wood datant de 1997, 2008 et 2009 », ainsi que des propos / témoignages recueillis lors de stages qu’il a animés en France par l’entremise de Laure Rose : « […] d’après plusieurs de ses écrit publiés ou non, vidéos et échanges divers […] ». Impossible, dès lors, pour le lecteur, de démêler ce qui a été écrit par Matthew Wood, ce qui fut publié et dans quel ouvrage, offrant ainsi la possibilité d’un doute sur la composition de la traduction, voire sur une intention éditoriale. La paronomase « Traduttore, traditore » résonnera tout au long de la lecture, même si Laure Rose laisse sous-entendre l’exercice d’un choix en collaboration avec Matthew Wood :

« En choisissant le contenu de cet ouvrage, nous nous sommes fait la réflexion que Mességué racontait des anecdotes tirées de son expérience et que c’était ça qui nous avait tant appris, plutôt que l’énumération de connaissances « sèches » sur les plantes, répétées d’un livre à un autre par ce que Matt appelle les « herboristes en fauteuil ». Nous avons sélectionné des plantes qui poussent naturellement ou peuvent facilement être cultivées en France, à quelques exceptions incontournables près. »

Il faut laisser à la traductrice, Laure Rose, la qualité de son avertissement : elle nous informe immédiatement sur les méthodes de Matthew Wood dans son avant-propos. Elle relate, avec force admiration, comment il effectue un diagnostic (et établit la posologie d’un traitement) en glissant des papiers portant le nom des plantes entre les doigts du « patient ». Les symptômes s'améliorent au contact du nom des plantes. "L'oeil est plus humide, le pouls se régule, voilà, 3 gouttes de verge d'or, 3 gouttes d'actée, pour la myrtille, tu vois selon l’effet ». La traductrice complète la présentation par ces mots : "Mais où trouver un tel diagnostic, ailleurs qu'auprès de Matt ? ». Nous voici bien avertis. Et inclinons-nous face à ce miracle médicinal. Nous n’en avons pas fini avec les miracles et interventions divines, nous le verrons plus loin.

Décorticage

Un syncrétisme confus et une terminologie approximative

On l’a dit, le "Traité d’herboristerie énergétique" se présente comme une synthèse ambitieuse de médecines traditionnelles (ayurvéda, médecine chinoise, traditions amérindiennes et européennes) et d’homéopathie, le tout saupoudré d’éléments de New Age et de quelques francs-tireurs isolés de la pensée. En réalité, l’ouvrage propose un mélange indigeste à la sauce hildegardienne du 21e siècle — où la structure est aussi floue que l’autorité de l’auteur source. 

Le fait que le Traité soit une compilation de traductions renforce cette impression de flou inconfortable, accentuée par les termes imprécis ou trop généraux utilisés dans le livre. Il persiste par exemple des flottements de traduction qui trahissent un manque de rigueur botanique :  l'utilisation répétée de l'expression « famille des menthes » (traduction littérale de Mint family) au lieu de Lamiacées en est le témoin flagrant.

Concernant Matthew Wood et sa vie, les recherches indépendantes s’avèrent infructueuses : en dehors du récit de son parcours présent dans le livre, de son propre site internet ou de ses publications, aucune source tierce ne vient attester de son parcours. Pour cerner le personnage, le lecteur n'a d'autre choix que de s’en remettre au récit que fait l’auteur de sa biographie, incluse dans l'ouvrage.

Il y est affirmé que Matthew Wood aurait passé du temps auprès des « Indiens » (p.19 et suivantes). Des références à diverses pratiques des peuples amérindiens sont omniprésentes dans cette compilation. Pourtant, de manière générale, on relèvera dans l’absence de mobilisation de concepts issus des sciences humaines et on peut le déplorer : cette longue présence revendiquée parmi les peuples historiquement autochtones à l’Amérique du Nord ferait un témoignage intéressant s’il était étayé par quelques concepts intelligibles et exploitables, ou même simplement des éléments de contextes plus précis géographiquement ou destinés à un lectorat européen peu connaisseur de la culture amérindienne.

Matthew Wood décrit plus amplement sa manière de penser en chapitre 3 : réunir plusieurs systèmes médicaux énergétiques traditionnels en un cadre unifié. Médecine grecque antique, ayurvéda, médecine traditionnelle chinoise (MTC), alchimie, physiomédicalisme et homéopathie sont donc partiellement mobilisées et mises ensemble dans un cadre qui se veut cohérent et unifié. Il y mélange ainsi les quatre éléments et les qualités de la Grèce antique (incluant l'éther), les cinq éléments et les trois doshas de l'Ayurvéda, ainsi que le Yin/Yang et les catégories de la MTC, en y ajoutant la médecine alchimique de la Renaissance et le physiomédicalisme (médecine "héroïque" s'étendant du Moyen-Âge à 1900). Ce cadre théorique lui permet d'interpréter l'état des tissus (dur ou mou) et les tempéraments hippocratiques à travers le prisme de la MTC et de la notion de goût. 

En pratique, cette synthèse relève davantage du collage d’éléments arrangeants, d’une appropriation culturelle restée en surface, que d’une véritable intégration cohérente et respectueuse des traditions auxquelles il dit se rattacher. A vouloir généraliser trop de visions différentes, on perd des éléments culturels importants pour comprendre ces différentes conceptions médicales, d'autant que ces concepts sont invoqués selon le "feeling" de Matthew Wood dans des raisonnements où l'on perd vraiment le fil (voir plus bas) - donnant une impression de grand génie visionnaire incompris.

La bibliographie, qui a au moins le mérite d’exister, peut se révéler rédhibitoire  pour certain·es. Elle ne repose sur aucun socle de recherche clinique moderne et sérieux malgré les références à la recherche aux moments où ça l'arrange, mais plutôt sur des sources obsolètes (homéopathes du 19e siècle comme Burnett), des textes mystiques ou des auteurs d'herboristerie "intuitive" anglo-saxonne… Edward Bach, Castaneda C., Krishnamoorty V., Steiner, et Treben s'y côtoient en tout syncrétisme décomplexé. Un manque de diversité et de mise à jour scientifique qui rend l'ouvrage totalement impropre à un usage thérapeutique sécurisé.

Le recours à la Doctrine des Signatures : entre archaïsme et absurdité

L’auteur fonde une grande partie de son argumentaire sur la "doctrine des signatures", une théorie médiévale de compréhension du monde dans lequel l'apparence des créatures, principalement des végétaux, est censée révéler leur usage et leur fonction : Dieu aurait laissé dans la nature des messages destinés aux humains, à décrypter pour en tirer leur salut.

Si cette doctrine (reposant sur un raisonnement panglossien) est encore bien présente de nos jours et peut servir de moyen mnémotechnique astucieux, voire donner des idées de recherche, elle atteint malheureusement ici des sommets d'irrationalité rarement égalés (pourtant, on en a des ouvrages faisant référence à cette doctrine...). 

En voici quelques exemples :

  • la Verveine hastée : Selon l'auteur, le bleu intense des fleurs combiné à la tige carrée constituerait une signature « indiquant les nerfs ». L'absurdité est ici à son summum : d'une part, quel est le rapport rationnel entre une couleur bleue et le système nerveux ? D'autre part, comparer une tige carrée à la morphologie d'un nerf — qui est, par définition, de structure cylindrique ou arrondie — relève d'une gymnastique mentale totalement déconnectée de l'anatomie réelle.
  • la Cardère : elle est présentée comme le remède souverain contre la maladie de Lyme, que l’auteur assimile au "miasme" syphilitique. Cette affirmation est médicalement fausse : elle repose sur un amalgame entre deux bactéries (spirochètes) dont les symptômes chroniques (nerveux, articulaires) se ressemblent. Wood transforme ici une réalité biologique en un concept ésotérique, alors que la cardère n'a actuellement aucune reconnaissance médicale dans le traitement de Lyme.
  • le Sceau-de-Salomon : l'auteur rapporte une guérison miraculeuse d'un ligament étiré de 3 cm qui aurait évité une opération grâce à une semaine de traitement. Aucune preuve de contrôle médical ultérieur n'est fournie pour valider cette régénération spectaculaire, Wood se contentant d'affirmer que la doctrine des signatures confirme tous ses usages.
  • l'Eupatoire : parce qu’elle développe des concrétions minérales sur ses racines en milieu organique, l’auteur en conclut qu’elle a la capacité de précipiter les minéraux dans le corps et donc de traiter la gravelle (pierres aux reins). C'est un contresens biologique total. Plus grave encore, il omet de mentionner une donnée de sécurité importante : l’eupatoire contient des alcaloïdes pyrrolizidiniques*, des substances toxiques pour le foie !
  • le Calendula : sa ressemblance avec le soleil (qui "assèche l'eau") suffirait à guérir la mélancolie. L'anecdote d'un pharmacien devenant mélancolique après avoir renversé de la teinture de calendula sur ses mains est présentée comme une preuve mystique, ignorant superbement les biais de corrélation les plus élémentaires.

*Ces alcaloïdes, dont la toxicité se développe sur le très long terme, se révèlent présents dans quelques plantes médicinales populaires comme le tussilage, la bourrache, la consoude... dont aujourd'hui on sait qu'il faut modérer la consommation.

La théorie des signatures utilisée par Matthew Wood donne en plus lieu à des glissements problématiques, très nombreux et particulièrement longs dont on peut perde le fil tant il est parfois ténu et capillotracté.

Pour exemple, le raisonnement ’extrait sur la cardère’ p. 195-196

Tentative de traduction du raisonnement :

  • La cardère ressemble à un alligator
  • Grande, elle a une apparence osseuse de squelette académique DONC une présence « saturnienne »* 
  • Les allures osseuses sont associées à la mort, au monde d’en bas et à l’ombre
  • La cardère est certainement un médicament de la récapitulation**
  • La cardère est avant tout une médecine de l’alligator
  • La cardère étant auparavant classée parmi les chardons vu la ressemblance.
  • L’étude du génome des plantes l’a reclassée parmi les chèvrefeuilles
  • Le chèvrefeuille était un remède du Dr. Bach (élixir floral « Honeysuckle) dédié à la lutte contre le passé, DONC la « récapitulation », DONC la libération des mémoires corporelles
  • L’appartenance à la famille du chèvrefeuille est un signe que la cardère traite les mémoires corporelles
  • Des flaques d’eaux se collectent en base de la tige, ce qui est le signe des reins, qui contiennent le feu et les eaux de la vie et de la mort
  • La cardère a une feuille de surface reptilienne
  • L’eau collectée, selon la tradition, aide les yeux ou la vue
  • La cardère a dit à Matthew wood  [lors d’un voyage chamanique] qu’elle va apaiser ses yeux qui ont vu des choses douloureuses
  • La cardère aide à traiter les douleurs

Chaque affirmation assénée avec force est pourtant réfutable, souvent aux moyens des mêmes cadres conceptuels qu'il mobilise, mais ici leur succession nous force à complètement capituler cognitivement. Rappelons qu’il est difficile de savoir ce qui relève d’erreurs de traductions ou non dans ce contexte, il faut l’avouer. L'ouvrage entier regorge d'affirmations qui ne seront jamais expliquées... Comme ici encore p. 92 où il explique comment réaliser des alcoolatures "Il est important d'éviter les alcools de grain, le brandy bon marché ou tout autre type d'alcool composé de toutes sortes de restes d'alcool à la distillerie". Sans jamais nous fournir d'explications, même énergétiques, et conseil qu'il ne suit même pas lui-même car il dit utiliser de la vodka...

* concept de médecine alchimique qu'il n'explique pas dans le livre
** Aucune traduction française nous permet de saisir ce que ce terme désigne... Et il ne l'explique évidemment pas.

Études scientifiques : un détournement malhonnête (le cas de la Bourrache)

Le rapport des herboristes à la science est complexe, paradoxal parfois, et le Traité n’est pas une exception à cette attitude plutôt courante. D’un côté, le discours dominant se désolidarise de la recherche scientifique, à la solde de « Big Pharma », qui serait froide, calculatrice et non-individualisée, totalement inadaptée à évaluer l’effet des plantes et des médecines traditionnelles. Wood le démontre dans son opposition entre "Indiens" et "Blancs" fréquente dans le livre, et le premier paragraphe de la préface qu’a écrite Christophe Bernard le démontre encore :

« Bienvenue à l’ère de la phytothérapie 2.0. Les plantes sont devenues des collections de molécules aux noms imprononçables. Les individus une collection de cellules, d’organes et de fonctions. On travaille sur le symptôme, la partie visible de l’iceberg, tout au plus. Si une quelconque propriété d’une plante médicinale n’est pas cimentée par une étude randomisée en double aveugle avec placebo, elle n’est pas légitime. Peu importe le fait qu’elle ait été validée par des millénaires d’histoire et de tradition. Tant que cela n’est pas démontré dans un laboratoire de recherche, ça n’existe pas. »

De l’autre côté, ces mêmes personnes citent volontiers des études scientifiques pour valider les effets des plantes médicinales... Une habitude de Christophe Bernard également par exemple (voir nombre de ses articles et épisodes de podcast dédiés aux portraits de plantes médicinales), mais aussi partagée par de nombreux phytothérapeutes. Nous ne sommes souvent pas loin du cherry picking, cette tendance à sélectionner les résultats de la recherche qui arrangent/confirment notre propos sans tenir compte des résultats qui le tempèrent ou l’invalident - c'est bien pratique pour se donner raison.

Dans le cas du Traité, l'auteur tente aussi de cautionner ses théories par des études modernes, à de nombreuses reprises, mais il opère en plus des raccourcis intellectuels inacceptables. L'analyse de l'étude de Pieszak et al. (2012) invoquée dans le chapitre sur la bourrache en est l'exemple le plus criant :

  • ce que dit l'étude : elle explique que l'organisme ne synthétise pas les acides gras Ω-6 et qu'une carence peut entraîner des troubles graves, incluant potentiellement le cancer. Elle précise aussi qu'une concentration trop élevée est délétère (pro-inflammatoire).
  • le raccourci de Wood : il transforme ce constat de carence en une vertu curative active, affirmant que l’huile de bourrache a la capacité de « préserver l’ADN de l’oxydation » et possède des « actions cytotoxiques sur les cellules invasives ».
  • la conclusion fallacieuse : il en déduit que la bourrache prévient le cancer et les maladies dégénératives. C'est une manipulation flagrante des sources : transformer le risque lié à un manque en un remède miracle lié à un apport.

Ce genre de raccourcis doit inviter la lectrice / le lecteur à redoubler de vigilance lorsque la recherche est invoquée, voire l’inviter à consulter l’étude citée… ce qui, vous en conviendrez, n’est pas commode pour une lecture apaisée.

Anecdotes "miraculeuses" et doses homéopathiques

Le livre regorge de récits où l'efficacité est attribuée aux plantes, délivrées à doses homéopathiques, sans tenir compte des facteurs psychologiques ou naturels. En voici quelques exemples :

  • l'Actée à grappes : une seule goutte de teinture par jour pendant six semaines aurait guéri un "coup du lapin" (p.117)
  • le Lys de Pâques : une goutte aurait soigné des fibromes et des ulcères mammaires, un "miracle" expliqué par des "ondes sonores sacrées", mêlant yoga et Bible. (p.296)
  • le Gaillet gratteron : Wood évoque une guérison spectaculaire du cancer avant d'admettre, un paragraphe plus loin, qu'on ne savait même pas s'il s'agissait d'un cancer. Malgré ce doute, il continue de préconiser l'usage rapporté par Maria Treben sans aucune précision thérapeutique. (p. 248)

Les témoignages, s’ils sont très riches d’enseignements et précurseurs de beaucoup de recherches, sont malheureusement des sources très peu fiables à elles seules permettant de généraliser l’effet à une population entière : nos tendances humaines à privilégier ce qui confirme nos croyances et oublier ce qui n’a pas fonctionné, ou à confondre corrélation et causalité, parasitent une évaluation objective et fiable applicable à tous et toutes. 

Les médecines traditionnelles, si on généralise un peu, se basent énormément sur les retours d’expérience de praticien·nes en contact continu avec leurs malades (donc aptes à constater les échecs ou pas), adoptant un regard curieux et critique sur leur pratique, le tout avec un recul de plusieurs centaines d’années qui délaisse les remèdes inefficaces en faveur de ceux qui apportent des résultats, le tout au moyen des outils disponibles à leur époque (quelle longue phrase ! navré). La contradiction entre praticien·nes y est aussi fréquente et source d’évolution de cette tradition.

Ici, rien de tel : les incessants témoignages de réussites (curieuses) dépeignent Wood comme un homme génial (voire parfait) aux connaissances infinies, aux conseils toujours judicieux. Pourtant, Wood nous met en garde en toute fin de la première partie, avant la 2e consacrée aux portraits des "Plantes de Lumière" : 

Inutile de dire que j'ai connu mon quota d'échecs et de réussites dans la sphère médicale. Il ne faut jamais être arrogant ou trop sûr de soi en matière de guérison. N'importe qui peut dissimuler ou réorganiser des symptômes ou se ruer sur des doses importantes de plantes utilisées selon la dernière mode populaire ou scientifique, mais la guérison est un mystère qui nous vient du vortex caché de Dieu et de Mère Nature. Elle ne nous appartient pas, elle vient à nous à la discrétion de l'au-delà.

Ce paragraphe (et le suivant) manque cruellement de liaisons entre les phrases pour être véritablement compris. Dit-il que ses échecs sont dûs au patient qui dissimule / réorganise ses symptômes ou ne suit pas sa posologie légère ? Vu qu'au final la guérison et ses secrets sont issus d'une déité, dont les intensions sont cachées, à quel moment sait-on que l'on se trompe éventuellement? Un raisonnement circulaire bien pratique pour se dédouaner d'un quelconque échec lorsqu'on applique ses conseils...

Si l'auteur concède à quelques reprises que l'esprit peut intervenir, il semble ignorer que l'influence de la psyché est constante dans tout processus de guérison. La bienveillance de l'entourage, la croyance dans le remède et la volonté de s'en sortir sont des facteurs clés reconnus que Wood minimise au profit du caractère "magique" de la plante et de la symbolique de la maladie. À ce sujet, nous conseillons vivement la lecture de l'excellent livre d'Aline Mercan, "Guérir - ce que soigner veut dire". Contrairement à l'approche de Wood, Aline Mercan y explique, notamment, avec une grande justesse, l'importance cruciale de l'esprit dans le processus de rétablissement et détaille les mécanismes réels des effets placebo et nocebo, qui font partie intégrante de toute démarche de soin.

Un thérapeute non-conscient de l’aspect psychique de tout type de soin, à l’heure actuelle, est problématique car attribue à lui ou sa discipline l’entièreté de la réussite, ce qui biaise l’analyse de ses gestes et conseils.

Mise en danger de mort et irresponsabilité médicale

Certains passages franchissent même le seuil de la dangerosité :

Pédiatrie : un manque de prudence alarmant (p. 437)

L'auteur préconise l'utilisation de teinture-mère de sureau chez les nouveaux-nés afin d'aider à « éliminer les déchets ». Cette recommandation est profondément irresponsable pour plusieurs raisons. Tout d'abord, une teinture-mère est par définition un extrait hydro-alcoolique ; administrer de l'alcool, même à faible dose, à un nourrisson dont le foie et le cerveau sont encore immatures est une pratique proscrite par toutes les autorités de santé. Ensuite, la justification de l'auteur repose sur une analogie purement poétique (« le sureau est au nouveau-né ce que la camomille est au bébé ») qui occulte totalement la réalité de la physiologie néonatale. Enfin, le concept même d'élimination des « déchets » à cet âge est un non-sens médical qui pourrait pousser des parents à l'automédication risquée au lieu de surveiller les fonctions naturelles d'un enfant en bas âge. On est ici face à une absence totale de principes de précaution élémentaires.

Oncologie : des allégations dangereuses et une perte de chance (p.106)

Burnett (1840-1901), homéopathe, a observé que à la suite d’un traumatisme (coup sévère), un cancer pouvait se développer à l’endroit de l’impact. Il recommande l’utilisation de la pâquerette pour traiter l’hématome et le cancer qui en résultera. « Cela nous donne une indication précieuse sur le traitement du cancer, que les herboristes ont relevée, mais pas les médecins. ».

Suggérer l’achillée pour traiter un cancer post-traumatique est une incitation à la perte de chance pour des patients qui pourraient être sauvés par une prise en charge conventionnelle.

Cette dérive s'illustre également par les raccourcis observés pour le gaillet gratteron (guérison d'un cas dont on ne sait même pas si c'était un cancer) et la bourrache (détournement d'une étude sur les oméga-6). Prétendre que l'on peut éviter ou soigner de telles pathologies par des simples, sur la base d'anecdotes mal documentées ou de signatures botaniques, est une dérive grave. Cela peut détourner des malades de diagnostics précoces et de thérapies dont l’efficacité est, elle, démontrée.

Et comme témoignage ethnologique ?

Déjà évoqué plus haut, Wood déclare avoir vécu parmi « les Indiens ». On pourrait dès lors imaginer user de son expérience au point de vue ethnologique, non ? Et bien non : l’absence de mobilisation de tout concept rend inexploitable les propos.

Ainsi, Wood oppose les sociétés “indiennes” et les sociétés blanche sou occidentales. Ici, il pratique par assimilation : il évoque la société indienne et la société blanche comme étant unies par une caractéristique qui se différencie chez l’une et l’autre : l’âme. « L’âme amérindienne est plus consciente et sensible que celle de la personne occidentale moderne, qui se demande souvent si les âmes existent réellement. » (Wood, p.20) Il persiste dans le paragraphe suivant, établissant un lien entre la conscience d’avoir une âme et la sociologie : « Les Indiens (comme on m’a appris à les appeler) savent que les Blancs ne ressentent pas l’existence de l’âme comme quelque chose de réel, et n’ont donc pas de liens avec les autres membres de leur société ou avec le monde qui les entoure. […] » (Wood, p.20). Peut-être qu’une particularité subtile apporterait un début d’explication : Wood nous explique ainsi que « L’âme indienne n’est pas différente d’une autre âme humaine, bien qu’elle soit plus proche de la surface de la conscience, pour ainsi dire. » (Wood, p.21).

Que faire de ces affirmations essentialisantes ? La critique est anticipée en introduction du livre page 26 : l'utilisation du terme "indiens" se voit justifié par son utilisation par des mouvements amérindiens comme l'American Indian Movement, prônant l'unité des premières nations d'Amérique au-delà de leurs différences afin de faire reconnaître leurs droits. Est-ce que le Traité fait honneur à cette idéologie panindianiste ? Selon nous, qui sommes peu connaisseurs du sujet il faut l'avouer, on s'éloigne tout de même d'une intention première de protection des intérêts indigènes au profit d'une opposition binaire très classique entre Intuition / Mental, Sentiments / Raison,  Sacré / Scientifique... pour le coup très occidentale.

Conclusion

Le “Traité d’herboristerie énergétique” se présente comme une œuvre de synthèse sur les plantes et leurs vertus énergétiques, mais il s’apparente davantage à une construction toute personnelle d'un seul homme mêlant traditions, intuitions et spéculations. Ce livre ne répond pas aux exigences minimales de rigueur nécessaires à une pratique de l’herboristerie sûre, et ne peut même pas avoir une valeur culturelle ou symbolique vu la pauvreté des explications sur les thérapies traditionnelles invoquées, dont les mécanismes ne sont jamais véritablement expliqués. Même les personnes tournées vers des considérations "énergétiques" ne reconnaissent pas grand chose de sérieux dans cet ouvrage.

C’est un regret profond qu’on exprime, car le livre présente quelques plantes peu courantes (le Mahonia, le Pécher…) que nous aurions aimé pouvoir approfondir : le doute systématique sur les propos de l'auteur est hélas plutôt requis.

Ce livre laisse une impression dérangeante de culte de la personnalité à peine dissimulé de Matthew Wood, « l’Homme qui reçoit l’enseignement des plantes », surfant sur l’attrait vif que nous portons envers les médecines traditionnelles exotiques et "l'énergétique" mis à toutes les sauces. Dans un contexte où l’herboristerie cherche à se professionnaliser et à conserver une crédibilité, ce type d’ouvrage pose, selon nous, un gros problème.

D’autant plus en sachant que c’est Christophe Bernard, une figure célèbre de l’herboristerie francophone, qui a préfacé et encensé le livre. Nous avons été sincèrement surpris et décontenancés par sa participation : son média Althea Provence est réputé pour son accessibilité, sa qualité générale, pour sa nuance et l’importance qu’il apporte à la considération des traditions populaires à travers le prisme de la recherche scientifique, qu’il invoque fréquemment. Nous citons d’ailleurs volontiers certains de ses articles lors de nos ateliers et formations. Sans son nom posé sur le livre, sans sa promotion, cet ouvrage aurait fait partie de la vague de livres de sorcières un peu oubliés parus à la même période.

Quoi lire à la place ?

Si l’aspect énergétique des plantes vous intéresse, nous n’avons que peu de références à vous conseiller tant le sujet est vaste, les courants sont nombreux, et la qualité… globalement pauvre, surtout dans les applications thérapeutiques qui sont invérifiables à l’heure actuelle. Nous ne voyons que trop fréquemment le terme "énergétique" utilisé à tort et à travers.

A la place, sur le rapport des premières nations au végétal sacré, nous avons reçus énormément de témoignages positifs de « Tresser les herbes sacrées » de Robin Wall Kimmerer, qui arrive à transmettre avec justesse et poésie la relation de ses ancêtres amérindiens au monde vivant.

Plus philosophique et porté sur la compréhension du génie végétal, La Puissance cachée des plantes de Zoë Schlanger est recommandable, au minimum pour la curiosité qu’il suscite chez le lecteur.

Enfin, on a cité Guérir. ce que soigner veut dire d'Aline Mercan pour son exploration profonde des mécanismes de guérison.

Et si l’herboristerie vous intéresse, nous avons déjà décrit pas mal de livres de qualité sur notre blog 😉

Sources

https://www.altheaprovence.com/histoire-des-plantes-episode-10-eclectiques-et-physiomedicalistes/

https://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9orie_des_signatures

https://www.facebook.com/altheaprovence/posts/pfbid02i5zaWSw87D6eJNPDsrRg2nwvJAyQnG1XrKpmu7MH4Au9WMdSEgFkRjsDXKD2qE8T

https://fr.wikipedia.org/wiki/Panindianisme

Lecture : Le Traité d'Herboristerie énergétique
Folia Officinalis ASBL 8 juillet 2026




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