Introduction
La venue de ce livre était attendue, désirée, préparée, selon les recommandations de Laurence Pernoud. En son attente, j’avais d’ailleurs passé en revue la thématique « placébo » et « effets contextuels » disponible dans notre bibliothèque, sur internet, ainsi que quelques médias audio et vidéo. Sa présentation ici est plus tardive que prévue : son acheminement a été assez lent, et puis il a fallu compter le temps de lecture, de rédaction, et surtout, je l’ai emporté en voyage. Alors partons ensemble sur les routes d’Europe pour découvrir ce bouquin.

Cette introduction nécessite également un avertissement : je ne fais pas secrète ma sympathie pour les travaux de Richard Monvoisin, tout autant qu’envers son attitude. Richard, je l’ai découvert simultanément à ma formation en herboristerie. Et son propos m’a servi de talisman de protection face à bien des dangers dans mon parcours d’herboriste. D’ailleurs, durant la formation que Folia officinalis propose, nous invitons les participant·es à regarder son intervention vidéo titrée « Les ‘médecines’ alternatives, pourquoi un tel succès ? » ainsi que son cours d’autodéfense intellectuelle. Selon leur degré d’engagement, les participant·es peuvent donc choisir un média de vingt minutes, d’une bonne heure, ou une douzaine de cours. Nous consacrons également deux épisodes de notre podcast à une entrevue avec lui. C’est un fameux biais qu’il convenait d’illuminer de franchise.
Une fois ce livre entre mes mains (merci la DUC Louvain-la-Neuve, nous restons pleinement satisfait·es), il a été difficile de me le reprendre. Je vous en explique les raisons ici.
Présentations
Tout d’abord, il y a la couverture. Un rose… pour le moins assumé. Alors, je me suis demandé dès la réception de l’objet si le choix de cette couleur aurait un effet. L’idée aurait initialement été, selon les auteurs, de « Proposer deux versions de couverture, une bleue présentée comme « apaisante », une rose présentée comme « stimulante ». ». Pour des raisons économiques, seule la rose est restée. Nous ne saurons donc jamais si le lecteur eut été apaisé par une couverture bleue, mais j’affirme que la lecture de cet ouvrage à la couverture rose est fort stimulante. Sans toutefois aller conclure que la couleur y soit pour quoi que ce soit : je suis daltonien.

L’objet est de bonne facture, et toutes les caractéristiques attribuables à l’édition et l’imprimerie sont autant sobres que modernes et efficaces. Toutefois, et parce que je ne suis pas un usager fort respectueux des livres, je constate que celui-ci souffre rapidement des taches et des écornures. Mais c’est aussi cela un bouquin : un objet qui vit, qui se patine, qui subit les traces de l’usage, que l’on oublie la nuit dehors et qui se prend parfois un coup de soleil. Si l’on peut craindre que la durée de vie de l’objet soit courte (dans mes mains), ce n’est certainement pas le cas de son contenu : les auteurs nous confient une gestation de cinq ans. Cela présage du propos solide.
À propos des auteurs, si vous êtes lecteurs de notre blog, vous les connaissez tous les trois pour avoir déjà été présentés au travers des articles en thématique du placébo et des effets contextuels. Léo Druart, Nicolas Pinsault et Richard Monvoisin sont sobrement présentés en quatrième de couverture, apportant une légitimité de titres académiques à l’ouvrage. Mais ne nous arrêtons pas à ces caractéristiques pour en souligner deux autres. Premièrement, ils sont tous trois francophones, et plutôt précis dans la textuelle. Cela nous épargnera de (parfois) douloureuses errances dans la traduction. Secondement, ils enseignent et communiquent souvent. Cela se ressent dans la capacité d’expression et de vulgarisation auprès de tout cerveau curieux. Cela se perçoit également dans la générosité de l’explicitation : les mots nécessaires à la bonne compréhension sont présents, les exemples fréquents et la progression du lecteur dans ce texte riche est extrêmement aisée.
L’ouvrage est signé de trois plumes, le style, le ton, le registre de vocabulaire, le rythme des phrases, etc. sont extrêmement cohérents, saupoudré de traits d’humour. De cet humour pas si commun, assez reconnaissable… C’est à se demander s’il n’aurait pas été rédigé par un seul clavier. Cette lecture est agréable, fluide, vulgaire dans sa plus noble acceptation linguistique. Par moment, elle est tellement plaisante que l’on relit le paragraphe, savourant l’image, s’éberluant de la thèse, affinant le concept.

La structure habituelle de la littérature scientifique est parfois rébarbative par sa lourdeur. Ici, elle est lissée par des articulations savoureusement rédigées, facilitant d’autant la lecture. Ce genre de littérature a, en outre, pour habitude de situer l’année des travaux aux cotés du nom de l’auteur, ce qui n’est pas le cas ici. Dans le cas d’auteur·es ayant une longue carrière, il est dès lors difficile de situer les écrits, voire de deviner à quelle publication il est fait référence. Et c’est à peu près le seul défaut de cet ouvrage. Mais il convient d’ajouter que cette absence, indubitablement volontaire, permet de conserver une lecture fluide, pour se référer ensuite, et éventuellement, aux notes et à la bibliographie. Autre écart avec la littérature scientifique, les auteurs livrent subtilement leurs avis et positionnent leurs propos tout au long de l’ouvrage. Les questions politiques, « […] les implications morales de l’usage du placebo, sous un maximum d’angles. » feront d’ailleurs l’objet de tout un chapitre.
Chaque concept est explicité, nuancé si besoin, quitte à en faire un encadré. Et c’est tellement complet que je ne me suis quasiment pas détourné du texte pour aller, comme à mon habitude, me perdre dans des ressources externes. Et je pense que l’on tient là une énorme force de ce bouquin : tout est dedans (ou presque) et nul besoin de complémenter par d’autres sources. Tant qu’on les évoque, ces autres sources sont mobilisées également : la bibliographie propose des ‘goodies’, des conseils bibliographiques « […] pour les curieux souhaitant approfondir les thématiques de l’ouvrage. ». Et vous n’en n’avez pas encore assez ? Un code QR permet de se rendre sur une section du site de Richard Monvoisin qui comprend un document complémentaire avec références, index, glossaire, friandises, interactions, … Autant vous dire que les 22€ investis sont pleinement rentabilisés, et pour plusieurs années : on en a pour son pognon.
Mes satisfactions ? Le contenu !
Au fil des derniers articles que j’ai rédigé sur le placebo, j’avais, pensé-je, déjà bien exploré l’historique du placebo. Le chapitre de ce livre m’en livre une autre lecture, complémentaire et, surtout, plus large. Situé à l’entame de l’ouvrage, j’en fus dès le début, tout émoustillé à la glande de la curiosité.

La suite examine la place de ce mot dans la médecine scientifique. Le lecteur est informé de concepts tels que groupe contrôle, simple aveugle, double et triple insu, etc. Bref, tout l’arsenal scientifique qui use de ce que, globalement, on nomme placebo. La lecture reste extrêmement facile, alors que l’on sent les concepts se préciser.
Grâce au chapitre « L’effet placebo à la loupe », je comprends désormais mieux certains concepts que je pressentais exister, mais pour lesquels je ne trouvais pas de mots. Ainsi, effet placebo et réponse placebo sont longuement décrits, différenciés, ciblés, traqués, démontés, bref, passés à la loupe, dans leurs détails et mystères à explorer encore. Les concepts sont serrés, et les nombreux exemples sont donc les bienvenus pour alléger autant qu’illustrer le propos. Malgré cette densité apparente, il s’agit de ne pas oublier l’humour : « Durant l’écriture de ce livre, l’un d’entre nous a voulu tester le renforcement négatif : chaque fois que le bouquin n’avançait pas, une petite décharge dans un collier porté au cou. ». N’est-ce pas que c’est de l’humour, les gars ? Hein oui ? …
Ce chapitre 3 a pour potomitan une définition actuellement acceptable des effets placebo : « les effets placebo sont le produit d’une intégration continue d’éléments du contexte, par laquelle notre cerveau bayésien infère la probabilité d’un effet à venir et ajuste en conséquence ses réponses physiologiques. ». Vu comme ça, on peut imaginer une complexité de lecture insurmontable. Que nenni : comme s’ils étaient d’excellents guides de montagne, les auteurs nous ont mené à ce sommet par des chemins accessibles à toutes les bottines. Ha oui, il faut tout de même enfiler ses bottines et un rien suer, mais c’est une véritable promenade agrémentée de pauses rafraichissantes. On redescendra ensuite de ce sommet par d’autres voies offrant d’autres paysages : une grosse quarantaine de pages sur ce qui, justement, constitue le contexte. Un ouvrage généraliste de psychologie sociale -maintenant un peu daté (YZERBIT, LEYENS, 1997)- est disponible chez Folia officinalis, de quoi mieux comprendre ce fameux contexte. Et pour ressentir l’importance du contexte « Il suffit de s’imaginer se faire trépaner au Néolithique avec un silex par un colosse rougeaud […] ». Vous avez l’image ? Vous avez tout pigé !
S’ensuit un fabuleux et sombre chapitre : cekelonsé du nocebo. Et ici, il y a des trucs vraiment incroyables : allant de la quantité de recherches explosant ces vingt-cinq dernières années à la prise de psychédéliques puissants en placebo en passant par les mécanismes sous-jacents à la mort psychogène, tout en levant certains doutes que je nourrissais (le marin dans le frigo, par exemple). Ce chapitre se conclut par deux recettes bienvenues : l’une vise à minimiser les effets nocebo, l’autre à les magnifier. « […] et pas de surprise, tout cela était déjà, pour l’essentiel, formulé chez des soignants antiques. » indiquent les auteurs.

Avant de clôturer le livre par un mot de la fin, des goodies, des notes, des conseils bibliographiques, un mot des auteurs, des sources et compléments en ligne et une table des matières (je vous l’avais écrit plus haut : quand il n’y en a plus, il y en a encore), le dernier chapitre questionne la place du placebo dans le soin contemporain. « […] nous voulons montrer à quel point le placebo est la pierre de touche d’un certain lot de questions politiques. » Le ton est annoncé dès l’entame comme plus solennel : les enjeux sont immenses, et vont de l’individu au collectif en passant par le soignant. Je relève, pour ma part, une citation bien soupesée : « Utiliser un placebo, c’est, de manière non explicite, imposer une certaine conception du soin, de la vérité, et du pouvoir exercé sur autrui. » À la lire ainsi, on ne devine pas les tensions qu’elle génère, jusqu’à la violence sociale. Et les auteurs en arrivent à des lignes extrêmement savoureuses : c’est tout le système qui est en crise et le placebo est serait le symptôme. On perçoit ici l’attachement des auteurs à un système de santé public, de qualité, accessible à toustes, et reconnaissant le travail des soignants. Des soignants, et non des acteurs des « thérapies alternatives et/ou complémentaires » (TAC). Quelques lignes (p.312) décrivent un « cadre minimal pour des effets contextuels loyaux dans le domaine des TAC » et je me dis qu’une pratique de l’herboristerie a le devoir de s’y inscrire, voire qu’une charte de l’herboriste devrait s’en inspirer. Sans dévier !

Conclusions
Un livre qui cite Aymeric Lompret (p. 101) est forcément un bon livre, mais j’aurais préféré que son nom apparaisse en toutes lettres. Que justice lui soit ici rendue ! Poursuivons les actes de justice et saluons la juste mise à l’honneur d’Alexandra Elbakyan (Sci-Hub) et d’Anna’s Archive (aux côtés de la Bibliothèque nationale de France !) : « Devant la mainmise capitaliste des grandes maisons d’édition scientifiques, nous soutenons ces démarches, illégales, mais légitimes selon nous, qui visent à déprivatiser le savoir et à le diffuser. ». Merci tout d’abord aux auteurs pour ça, ensuite à la maison d’édition de l’avoir courageusement « laissé passer » lors de la publication. J’aurais payé ce prix si le livre n’avait contenu que cette unique phrase tant c’est juste (et que la somme soit ensuite reversée pour les frais de défense et de construction d’immunité pour Alexandra Elbakyan).
Ce livre est la présentation d’un quart de siècle d’avancées autour du mot placébo. Il aborde humblement ses aspects éthiques, efficacement les résultats et discussions, clairement tous les aspects de la chose, et se montre finement nuancé tout au long du développement. Pour qui s’intéresse de près ou de loin à la santé, qu’elle soit humaine, animale, systémique, institutionnelle, pour l’esprit curieux, pour celleux qui se disent que « y’a quelque chose qui manque dans ce rendez-vous médical en quinze minutes », ou inversement « y’a quelque chose de plus dans cette thérapeutique », pour l’étudiante en médecine, pour le psychologue en questionnement, pour l’infirmier fatigué, pour l’éducatrice attentive à l’écoute active, pour l’herboriste trop souvent interrogé sur les « vertues » des plantes sur la santé de l’individu, pour la tisanière qui cherche le nom de son mélange hivernal, pour tout le monde francophone en cours de sciences et vie, ce livre est un indispensable et l’ignorer est au mieux une perte de temps, au pire une erreur.
Je relève, pour point final de l’encensement de ce livre, deux phrases issues du « mot de la fin » des auteurs : elles résonnaient déjà avant la lecture, elles s’harmonisent à son issue. Commençons par la lumineuse « Mais tremblotants et fragiles, nous sommes dotés d’une imagination et d’une poésie débordantes, qui peuvent nous offrir mieux-être et répit, mais aussi nous faire nous dévorer de l’intérieur par notre propre anxiété. C’est là que les soignants ont beaucoup à offrir. » et je ferme boutique avec l’impeccable « Parce que comprendre ces mécanismes, c’est déjà reprendre un peu de pouvoir sur ce qui nous arrive. »
Sons écoutés durant la lecture de l’ouvrage et la rédaction de cet article
10 Ft. Ganja Plant. Midnight Landing. 2003.
Archive. Glass Minds. 2026.
DJ Mehdi. The Story of Espion. 2002.
DJ Mehdi. Lucky Boy At Night. 2007.
Inna de Yard, The Soul of Jamaica, 2017.
Marc Moulin. Placebo Years 1971-1974. 2006.
Mike Oldfield. Incantations. 1978.
Mike Oldfield. Edinburgh Castle 1992. 2023.
Mike Oldfield. The Original 1976 Broadcast of the Orchestral Hergest Ridge. 2026.
Quantic. Dancing While Falling. 2023.
Talk Talk. Spirit of Eden. 1988.
The Doors. American Nights - In Concert. 1991.
Aucune intelligence artificielle n’a été utilisée lors de la rédaction de cet article.