Lecture : Guérir. Ce que soigner veut dire, de Aline Mercan

Voilà 10 ans que j’évolue dans la phytothérapie profane en Belgique, 5 ans à porter Folia, et une vie entière à ne pas m’interroger sur une notion qui est pourtant omniprésente dans ce milieu : la (promesse de) guérison. Il faut dire que j’ai l’énorme chance de ne pas (encore) subir des douleurs chroniques handicapantes, d’avoir un corps fonctionnel me permettant d’évoluer en société sans trop me poser ce genre de question.... Je suis donc très heureuse que ce livre soit tombé entre mes mains, me confronte à ces questionnements philosophiques et anthropologiques épineux, et me donne l'opportunité de mieux comprendre la souffrance de mon prochain (du moins je l'espère).

J’admire trop le travail d’Aline Mercan pour être totalement objective (vous voilà prévenus), mais même sans la connaitre, ce livre aurait fini au panthéon des ouvrages ayant radicalement changé ma vision du monde. C’est assez difficile pour moi de vous le résumer ou même d’en faire une critique, en réalité, tant le choix de ce que je souhaite valoriser est grand.

Dans ce livre, fruit de 2 longues années de recherche et d’écriture, Aline nous invite à nous arrêter un instant sur les grands concepts qui sous-tendent la pratique thérapeutique – des fondements de nos systèmes médicaux que seule la confrontation avec d’autres culture permet de remettre en question. Que signifie exactement guérir ? Soigner ? Se sentir guéri ? Quelle est la frontière entre « normalité » et « pathologique » ? Quels sont les paramètres de l’autoguérison ? Et bien plus encore, comme l'indique le résumé : 

“Tapez le mot guérir ou guérison dans un moteur de recherche : apparaissent instantanément une multitude d’ouvrages et de séquences, le sujet étant manifestement très bankable. Curieusement, les médecins en sont quasiment absents, alors que toutes sortes de thérapeutes, gourous et guérisseurs fourmillent sur les pages. Nous autres médecins avons fait vœu, et même serment, de mettre notre compétence au service de la guérison. Mais nous n’avons pas le droit de le dire. Guérir fait partie de ces mots dont la fréquence d’usage est inversement proportionnelle à la clarté des concepts qu’il sous-tend.”
Plutôt que de les hiérarchiser, cette vaste étude s’attache à prendre au sérieux l’incroyable palette d’outils et de discours que les humains ont déployée pour rester en bonne santé – ou tout simplement en vie. C’est une autre histoire de l’humanité qui s’y dessine, peuplée de miraculés et de chirurgiens, de prosélytes et d’herboristes, des premiers cancers jusqu’aux dernières épidémies modernes.
Sous le regard lucide d’Aline Mercan, médecin et anthropologue de la santé ayant elle-même fait l’expérience de la maladie, notre puissante biomédecine occidentale apparaît enfin pour ce qu’elle est : une médecine parmi d’autres, qui gagnerait à identifier ses angles morts. C’est l’espoir qui fonde ce livre profondément humaniste : affiner et élargir notre regard sur les maladies qui nous frappent parfois, pour apprendre à mieux les soigner.

Médecin généraliste et anthropologue de la santé, elle a longtemps cherché « LA » meilleure technique de soin en se formant à tout ce qui arrivait à ses oreilles, et a longuement étudié la place des MAC (Médecines alternatives et complémentaires) dans le soin ainsi que son corollaire - la médecine intégrative. Aventurière et curieuse des autres cultures, Aline a réalisé quelques terrains d’observation, notamment au Tibet. Malade à son tour, elle a pu vivre le long parcours du combattant qu’implique le cancer, expérimenter les peurs, le pouvoir des mots, l’attrait pour le miracle, la force du collectif. Tout cela et plus encore transpire dans cet ouvrage, par ailleurs jalonné d’anecdotes personnelles qui accrochent le lecteur.

Ce livre est ainsi le fruit de son parcours atypique, et des questionnements qui ont sous-tendu sa pratique médicale jusqu’à aujourd’hui. Son regard anthropologique, centrée sur l’humain et la culture dans laquelle il évolue, ainsi que son expérience de terrain, sont pour moi ce qui fait la force de cet essai : nous forcer à nous décentrer, adopter une vision large, systémique et collective du soin, pointer du doigt les mécanismes délétères et salvateurs… J’y ai personnellement vu un prolongement du DU d’ethnobotanique que j’ai suivi en octobre 2025 à Grenoble, dans les réflexions et les intervenants.

Aline nous invite à sortir d’une vision dichotomique pour embrasser, avec lucidité et pragmatisme, la complexité de la guérison tant du point de vue du soignant que du malade, l’ambivalence des avancées technologiques, les idéologies sous-jacentes aux thérapies marginales, l’influence énorme de la culture sur ce qu’on considère comme une maladie et comment y remédier, et met le doigt sur notre fascination occidentale pour les médecines exotiques ou traditionnelles fantasmées. J’ai particulièrement aimé son utilisation d’un vocabulaire objectif et non-clivant (le plus possible), les citations très bien choisies, et son sens de la formule qui a rendu ma lecture particulièrement savoureuse. Une pensée pour mon amoureux qui a subi mes nombreuses lectures à voix haute de passages que je trouvais incroyables...

Mon grand rêve serait que tout (aspirant) soignant le lise, malheureusement je sais que la longueur est rébarbative : c’est un gros bébé de 542 pages (500 de lecture) pour environ 580g, ce qui peut freiner de prime abord. Idée salutaire de l’autrice ou de l’éditeur : chaque chapitre se voit clôturé d’une synthèse encadrée du chapitre, et par ailleurs l’ordre linéaire de lecture n’est pas tellement important ! Même si je conseille évidemment de lire l’entièreté pour la bonne compréhension du sujet, on peut vagabonder dans le livre en fonction de nos intérêts personnels et ça c'est chouette.

J’aimerais conclure cette critique avec une simple exposition de la table des matières, qui vous donne un bel aperçu de la richesse de ce livre, qui je vous le souhaite vous impactera autant qu’il l’a fait pour moi 😊


Lecture : Guérir. Ce que soigner veut dire, de Aline Mercan
Chloé Darge 3 juin 2026




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